La question de la suppression du ministère de la culture peut se poser

Written by Aurelien Veron  //  4 janvier 2009  //  Culture, Société Civile  //  No comments

Aillagon

Ainsi s’exprime Jean-Jacques Aillagon dans un interview au Monde du 30 décembre. Cet ancien président du Centre Pompidou, ancien ministre de la culture et actuel président de l’Etablissement public de Versailles ne nie pas l’importance de la culture, ni celle de son soutien, comme l’indique son parcours. Mais sa longue expérience du monde de la bureaucratie culturelle l’a amené à ce constat plein de lucidité :

Aucun autre ministère n’est autant obsédé par sa propre existence, au point de devenir une machine à communiquer. Chaque jour, le ministère annonce, déplore, remercie, félicite, se chagrine. Cette hypertrophie du discours a fait naître l’illusion qu’aucune action culturelle ne pouvait exister sans qu’il en soit l’acteur, l’intermédiaire, le promoteur.

La promotion politique de la culture est un excellent vecteur de communication qui permet de s’attirer les faveurs de corporations culturelles de plus en plus influentes. Mais en 40 ans, la culture a pris une part bien plus importante que cette seule dimension politique dans la vie des Français.  Avec l’évolution de notre mode de vie, son importance dépasse très largement le ministère de la culture, son budget de 2,821 milliards d’euros et ses 25.000 fonctionnaires. A côté des industries culturelles et des grands établissements publics qui acquièrent chaque année, en toute logique, davantage d’autonomie, les collectivités locales sont les plus actives à promouvoir la culture, notamment pour ses répercussions économiques en termes d’image. Malgré tout, le ministère de la culture continue à vouloir dominer la Culture et la forger selon sa propre vision.

Petite illustration de ce rapport étrange. Demandez autour de vous qui a le plus marqué la culture française ces dernières décennies, le premier nom qui vient à l’esprit de tous les Français, c’est Jack Lang. Eventuellement Malraux si vous posez la question à la sortie de la Hune à Saint-Germain des Prés. Personne ne cite un auteur, un peintre ou un chef d’orchestre compositeur comme Boulez. Au niveau régional, on ne restaure pas « la Cathédrale de… » mais « Le Conseil Général est heureux de financer … ». Le célébrité du politique a pris le pas sur celle de l’artiste. La bureaucratie du ministère et ses nombreuses strates dominent la création, parfois jusqu’à l’étouffer.

Bernard Faivre d’Arcier, ex-directeur du Festival d’Avignon et cofondateur d’Arte (chaîne publique franco-allemande dont j’avoue toutefois admirer la qualité des programmes) sous Fabius, a directement attaqué Aillagon à la suite de son article pour son incompétence et son manque de reconnaissance à l’égard du monde de la culture en tant qu’ex ministre de la culture. Il rappelle la mission prétendue de ce ministère, celle d’avoir une vision de la Culture afin de la développer et de la diffuser aux Français. A l’étranger, la notion de « politique culturelle » ferait tout de suite penser à Staline, Mussolini ou Mao. Chez nous, elle évoque « démocratisation de la culture ». Le ministre et son équipe participent donc à la construction de notre culture, tant dans son axe de préservation du patrimoine que dans celui de la création. Selon leurs critères, les artistes ne peuvent se débrouiller seuls, le public n’a pas suffisamment de goût et le secteur privé suscite toujours de la méfiance, surtout en projetant sur lui le processus habituel de récupération et d’instrumentalisation par le politique. Sans le ministre et son administration, notre culture disparaîtrait ou sombrerait dans une médiocrité insupportable. On se demande comment font les autres pays, et les artistes qui ne bénéficient pas de ce soutien public. Evidemment, cela suppose que le ministre dispose de toute l’information concernant la création et le patrimoine, avant d’arbitrer et de soutenir certains projets plutôt que d’autres selon ses propres critères à la fois esthétiques…et plus politiques.

Aillagon devra sans doute supporter d’autres assauts de la nomenklatura culturelle, cette classe qui se prétend supérieure au reste du pays et se targue de pouvoir « éduquer les Français » en leur apportant cette nourriture spirituelle sans laquelle ils ne sont que vils beaufs. Comme Jean-Michel Ribbes avant lui sur la question plus pointue du théâtre et de la création. Je lui souhaite tout le courage nécessaire pour approfondir sa réflexion et défendre sa position qui elle, au moins, est honnête.

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